24 juillet 2018
Bodied, les battles au vitriol
On a rembobiné Bodied, le film produit par Eminem, pour voir.
Bodied, les battles au vitriol

Produit par Eminem, Bodied est un peu un ovni dans son genre. À l'instar d'8 Mile, le long-métrage se focalise sur l’univers des battles de rap aux USA, mais d’un point de vue totalement inédit. Ici, on suit Adam (Calum Worthy), étudiant de bonne famille bien sous tous rapports, blanc, plutôt aisé financièrement, qui fait sa thèse sur le monde des clash improvisés. Jusque-là, pourquoi pas, sauf que son intérêt se change en obsession et il décide de participer lui-même à des compétitions. Et là, tout dérape dans les grandes largeurs. Rewind !

Légitimité

Le film a été monté en totale indépendance par son réalisateur Joseph Kahn, un cinéaste carrément jusqu’au-boutiste qui a refusé de proposer le script de son film (coécrit avec le battle MC Kid Twist) à Hollywood pour être sûr de ne subir aucune censure. En effet, contrairement à 8 Mile qui se voulait une sorte de vulgarisation bon enfant de la discipline du battle pour la rendre accessible au grand public, Bodied est sans concession et nous plonge dans des face-à-face plus extrêmes où les MC’s vont toujours plus loin dans leurs attaques en rimes : insultes raciales ou sexuelles, attaques très personnelles... c’est le côté sans limite de l'univers des battles qui est montré ici.

C'est d'ailleurs cette radicalité dans le propos qui explique que le film ait eu autant de mal à trouver un distributeur, à la fois aux États-Unis mais aussi à l'international, malgré un triomphe dans tous les festivals aux quatre coins du monde. Mais devant le buzz grandissant, c'est finalement YouTube qui a acheté les droits du film, qui sera disponible d'ici la fin de l'année sur la plateforme YouTube Premium.

En parlant de 8 Mile, c’est Eminem lui-même qui s'est montré le premier intéressé par le projet et qui a décidé de le produire, tant il a été séduit par le traitement du sujet, finalement peu abordé par le cinéma américain. Quant au casting, excepté le héros principal, l’intégralité du casting repose sur de vrais rappeurs spécialistes des battles : Dizaster, Loaded Lux, Hollow da Don, Dumbfoundead, Arsonal, et bien d’autres, qui ont tous écrit eux-même leurs textes sans aucune contrainte ou directive.

Une vision satirique mais juste

Attention, malgré l’étiquette « comédie », Bodied ne se moque pas des battles, loin de là. En réalité, le film en dévoile une vision à la fois fidèle et gentiment taquine, tant le réalisateur est amoureux de son sujet. Concrètement, l’art du clash, cette façon de se creuser la tête en temps réel pour trouver les mots les plus durs et les tournures de phrase les plus percutantes contre son adversaire est mis en avant par la mise en scène de chaque face à face, filmé au plus près des acteurs-rappeurs. Là où le film est malin, c’est qu’il questionne par ce biais les contradictions énormes de chaque personnage : Kid Twist, l’auteur du scénario, est un progressiste convaincu mais il gagne concrètement sa vie, battle après battle, en faisant des vannes sur la sexualité, l’origine ethnique. Inspiré de cette dualité, Bodied nous interroge : comment ces types peuvent s’insulter à ce point sans aucune conséquence a posteriori ? Existe-t-il des limites dans les attaques ? Comment un néophyte peut-il se faire accepter dans ce qui ressemble à la face la plus hostile du rap ?

Le battle : miroir déformant de l’Amérique

À travers le parcours du héros qui voudrait plus que tout être accepté par les clasheurs tout en étant d’un milieu totalement opposé, son entourage qui voit ce monde d’un œil soit intolérant, soit condescendant, et les rappeurs qui sont loin d’être ouverts aux intrus, le film donne une valeur symbolique aux clash improvisés : c’est une sorte de société parallèle où les privilèges sociaux sont inversés et où un autre système de valeur fait loi, avec ses forces et ses faiblesses. Par exemple, en une seule scène hilarante, on se demande soudain pourquoi les vannes sexuelles ou anti-asiatiques ne posent aucun souci tandis que l’utilisation du N-Word est impensable. En creux, chaque clash est un questionnement sur la liberté d’expression et l’hypocrisie dont on peut tous faire preuve de temps à autre. Mais n’oublions pas l’essentiel : les séquences de battle sont avant tout efficaces et à pleurer de rire.

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